Le marché immobilier français vit depuis quelques années sous le régime de l’encadrement des loyers dans certaines zones tendues. Cette mesure, visant à protéger les locataires contre des prix excessifs, se heurte pourtant à une résistance parfois farouche de la part de nombreux propriétaires. Une étude récente révèle que plus de 40% des annonces dans les zones concernées dépassent les plafonds autorisés. Derrière ces chiffres se cachent des stratégies diverses, des profils variés et des justifications multiples. Qui sont ces bailleurs qui défient la réglementation? Quelles méthodes emploient-ils? Et à quelles sanctions s’exposent-ils? Plongeons dans l’univers des propriétaires qui jouent avec les limites de la légalité.
Les zones d’encadrement des loyers et l’ampleur du phénomène
L’encadrement des loyers, instauré par la loi ALUR puis modifié par la loi ELAN, s’applique aujourd’hui dans plusieurs agglomérations françaises considérées comme zones tendues. Paris fut la première ville à l’expérimenter dès 2015, suivie par Lille en 2017, puis plus récemment par des communes comme Lyon, Bordeaux, Montpellier ou encore Villeurbanne.
Le principe est simple : dans ces zones, les loyers ne peuvent dépasser un certain plafond, déterminé selon le quartier, la taille et l’époque de construction du logement. Un loyer de référence est établi, majoré de 20% pour définir le loyer maximum autorisé. Pourtant, la réalité du terrain montre un décalage flagrant entre la théorie et la pratique.
Selon les données de l’Observatoire des Loyers de l’Agglomération Parisienne (OLAP), près de 35% des logements parisiens affichent un loyer supérieur au plafond légal. Ce taux grimpe même à 40% pour les petites surfaces, particulièrement prisées des étudiants et jeunes actifs. À Lille, une étude menée par l’ADIL (Agence Départementale d’Information sur le Logement) révèle que 48% des annonces ne respectent pas l’encadrement.
Cartographie du non-respect
L’ampleur du phénomène varie considérablement selon les quartiers et types de biens. Les arrondissements centraux de Paris (1er, 2e, 3e, 4e, 5e, 6e) présentent les taux de non-conformité les plus élevés, atteignant parfois 60% dans le 6e arrondissement. Les petites surfaces (studios et T1) sont les plus touchées, avec des dépassements moyens de 15 à 25% par rapport au plafond légal.
À Lyon, où le dispositif est plus récent, une analyse des plateformes immobilières montre que 52% des annonces dans le 1er et 2e arrondissement excèdent les plafonds, avec une moyenne de dépassement de 130€ par mois. Les logements meublés sont particulièrement concernés, leurs propriétaires profitant souvent d’une méconnaissance des règles spécifiques à cette catégorie.
- Taux de non-respect à Paris : 35% en moyenne, jusqu’à 60% dans certains arrondissements
- Taux de non-respect à Lille : 48% des annonces
- Taux de non-respect à Lyon : 52% dans les arrondissements centraux
- Surcoût moyen pour les locataires : entre 150€ et 250€ par mois
Ces chiffres témoignent d’un phénomène massif qui ne peut être réduit à quelques cas isolés. Le non-respect de l’encadrement des loyers constitue une pratique répandue, structurelle, qui révèle les limites d’une réglementation insuffisamment contrôlée et sanctionnée.
Profils et motivations des bailleurs en infraction
Contrairement aux idées reçues, les bailleurs qui ne respectent pas l’encadrement des loyers ne forment pas un groupe homogène. Leurs profils et motivations varient considérablement, dessinant une typologie complexe des propriétaires en infraction.
Les investisseurs professionnels sous pression financière
Une première catégorie regroupe les investisseurs professionnels possédant plusieurs biens et devant faire face à des contraintes de rentabilité. Ces propriétaires, souvent regroupés en SCI (Sociétés Civiles Immobilières), ont généralement contracté des emprunts importants pour constituer leur patrimoine immobilier.
Pour Jérôme M., propriétaire de cinq appartements dans le 11e arrondissement de Paris, l’encadrement représente une menace directe pour son modèle économique : « J’ai acheté à des prix élevés, calculé mes mensualités de crédit en fonction d’un certain niveau de loyer. Avec l’encadrement, mes marges fondent comme neige au soleil, certains biens deviennent même déficitaires. »
Ces investisseurs justifient souvent leur non-respect par un sentiment d’injustice face à une mesure perçue comme une atteinte au droit de propriété. Ils mettent en avant les charges croissantes (travaux, taxes foncières, gestion) qui pèsent sur eux sans être suffisamment prises en compte dans le calcul des loyers plafonds.
Les particuliers désinformés ou de mauvaise foi
Une deuxième catégorie comprend les propriétaires particuliers possédant un ou deux biens en complément de revenus. Parmi eux, certains méconnaissent réellement la réglementation ou sa complexité. D’autres, en revanche, choisissent délibérément de l’ignorer.
Sophie L., propriétaire d’un studio à Montpellier, avoue : « Je savais vaguement qu’il y avait un encadrement, mais je n’ai jamais vraiment cherché à comprendre le calcul. J’ai fixé mon loyer en fonction des annonces similaires du quartier. » Ce comportement mimétique entretient une spirale inflationniste, chaque propriétaire s’alignant sur des références déjà non conformes.
D’autres propriétaires, comme Michel P. à Lille, assument plus frontalement leur choix : « Je connais les plafonds, mais le marché est tel que je trouve facilement des locataires prêts à payer plus. Pourquoi me priverais-je? Les risques de contrôle sont quasi inexistants. »
Les bailleurs institutionnels et leur approche du risque
Enfin, une troisième catégorie englobe les bailleurs institutionnels – foncières, assurances, banques – qui gèrent des parcs immobiliers considérables. Leur approche du non-respect est souvent plus sophistiquée, intégrant une analyse coûts-bénéfices précise.
Un responsable d’une grande foncière française, souhaitant rester anonyme, explique : « Nous avons modélisé le risque de sanction et l’avons comparé aux gains supplémentaires générés par des loyers au-dessus des plafonds. Sur certains segments premium, le jeu en vaut clairement la chandelle. »
Ces acteurs disposent généralement d’équipes juridiques capables d’identifier les failles réglementaires et d’argumenter sur des compléments de loyer ou caractéristiques exceptionnelles justifiant un dépassement. Leur taille leur confère paradoxalement une forme d’impunité, les contrôles se concentrant rarement sur ces grands portefeuilles.
- Investisseurs professionnels : motivés par la préservation de leur rentabilité
- Particuliers : entre méconnaissance réelle et opportunisme assumé
- Bailleurs institutionnels : approche calculée du risque juridique
Cette diversité de profils montre que le phénomène ne peut être réduit à une simple opposition entre propriétaires cupides et locataires victimes. Les motivations s’ancrent dans des réalités économiques, des perceptions du risque et des rapports à la norme qui varient considérablement selon les acteurs.
Stratégies et astuces pour contourner la réglementation
Les propriétaires qui souhaitent s’affranchir des contraintes de l’encadrement des loyers ont développé au fil du temps un arsenal de techniques plus ou moins sophistiquées. Ces stratégies exploitent tant les zones grises de la législation que la vulnérabilité de certains locataires ou les limites des systèmes de contrôle.
Le complément de loyer détourné de son usage
La réglementation prévoit la possibilité d’appliquer un « complément de loyer » lorsque le logement présente des caractéristiques exceptionnelles de confort ou de localisation. Cette disposition, initialement conçue pour des cas spécifiques, est devenue l’une des principales failles exploitées par les bailleurs audacieux.
Maître Laurence Dubois, avocate spécialisée en droit immobilier, observe : « Nous voyons fleurir des compléments de loyer pour des éléments qui n’ont rien d’exceptionnel : une simple vue dégagée, un parquet d’époque, voire un simple balcon. Certains bailleurs transforment systématiquement 15 à 20% du loyer en complément pour contourner le plafond. »
À Paris, une analyse de 500 baux par l’association CLCV (Consommation, Logement et Cadre de Vie) révèle que 72% des compléments de loyer appliqués ne correspondent pas aux critères légaux d’exceptionnalité. Des éléments standards comme un ascenseur dans un immeuble récent ou une cuisine équipée basique sont fréquemment invoqués pour justifier des suppléments parfois considérables.
La requalification du bail et les frais cachés
Une autre stratégie consiste à modifier la nature même du contrat pour échapper aux contraintes. La transformation d’une location classique en bail mobilité, en colocation ou en location meublée permet parfois de contourner certaines règles ou d’appliquer des références différentes.
Antoine Martin, conseiller juridique à l’ADIL de Lyon, témoigne : « Nous avons vu des cas où un studio est soudainement proposé en colocation à deux personnes, avec une chambre et un salon-chambre, ce qui permet de doubler presque le loyer perçu. D’autres transforment des locations vides en meublées avec le strict minimum légal, juste pour bénéficier d’une tarification plus avantageuse. »
Les frais annexes constituent un autre levier fréquemment actionné. Certains propriétaires compensent la limitation du loyer principal par une inflation des charges non régulées : frais d’entretien surévalués, services optionnels quasi-obligatoires, ou contributions aux parties communes gonflées artificiellement.
Les arrangements informels et pressions
Face à la tension du marché locatif dans les zones concernées par l’encadrement, de nombreux propriétaires recourent simplement à des arrangements informels avec les candidats locataires, jouant sur le déséquilibre du rapport de force.
Le paiement d’une partie du loyer « au noir », sans trace bancaire, reste une pratique difficile à quantifier mais régulièrement mentionnée par les associations de défense des locataires. Sarah K., étudiante à Lille, raconte : « Pour obtenir mon studio, j’ai dû accepter de payer 150€ supplémentaires en espèces chaque mois, en plus du loyer officiel. Le propriétaire a été très clair : sans cet arrangement, il choisirait un autre candidat. »
D’autres techniques incluent l’exigence de garants aux revenus démesurés, la demande de plusieurs mois de loyer d’avance sous forme de « dépôt de garantie déguisé », ou encore la facturation de prestations fictives comme des frais de dossier ou d’état des lieux majorés.
- Utilisation abusive du complément de loyer pour des caractéristiques ordinaires
- Requalification stratégique du bail (meublé, colocation, bail mobilité)
- Gonflement artificiel des charges non encadrées
- Paiements complémentaires en espèces sans trace
- Conditions d’accès discriminatoires compensant la limitation des loyers
Ces stratégies révèlent l’ingéniosité déployée par certains bailleurs pour maintenir leurs niveaux de revenus locatifs malgré l’encadrement. Elles mettent en lumière les insuffisances d’une réglementation qui, en se focalisant uniquement sur le montant facial du loyer, laisse de nombreuses portes ouvertes à des contournements créatifs.
Le système de contrôle et ses faiblesses
L’efficacité de l’encadrement des loyers repose en grande partie sur les mécanismes de contrôle et de sanction mis en place pour assurer son respect. Or, l’examen de ces dispositifs révèle des faiblesses structurelles qui expliquent en partie l’ampleur du phénomène de non-conformité.
Un contrôle qui repose essentiellement sur les locataires
La première faiblesse majeure du système réside dans l’absence de contrôles systématiques et proactifs. Contrairement à d’autres réglementations économiques bénéficiant d’inspections régulières, l’encadrement des loyers fonctionne principalement sur un modèle de signalement par les locataires eux-mêmes.
Franck Morel, juriste à la Commission Départementale de Conciliation (CDC) de Paris, explique : « Notre commission n’intervient que si un locataire nous saisit. Nous n’avons ni le mandat ni les moyens d’effectuer des vérifications spontanées ou des campagnes de contrôle sur le terrain. »
Cette approche présente plusieurs limites évidentes. D’abord, elle suppose que les locataires connaissent leurs droits et les mécanismes de l’encadrement, ce qui est loin d’être toujours le cas. Une enquête menée par l’UFC-Que Choisir révèle que 62% des locataires dans les zones concernées ignorent comment vérifier si leur loyer respecte les plafonds légaux.
Ensuite, même informés, de nombreux locataires hésitent à engager une procédure contre leur propriétaire, craignant des représailles, un non-renouvellement de bail, ou simplement la dégradation d’une relation déjà asymétrique. Marion Duval, coordinatrice à l’association CLCV, témoigne : « Beaucoup de locataires nous consultent, constatent l’irrégularité de leur loyer, mais renoncent finalement à toute action. La peur de perdre son logement dans un marché tendu est un puissant facteur d’autocensure. »
Des procédures complexes et des sanctions limitées
Le parcours d’un locataire souhaitant contester un loyer excessif s’avère souvent dissuasif par sa complexité et sa durée. La procédure standard implique d’abord une phase amiable avec une tentative de négociation directe, puis une saisine de la Commission Départementale de Conciliation, avant d’envisager éventuellement une action judiciaire devant le tribunal judiciaire.
Maître Sophie Vernay, avocate spécialisée, détaille : « Entre le premier courrier au bailleur et une décision de justice définitive, il peut s’écouler facilement 18 mois à deux ans. Pendant ce temps, le locataire continue généralement à payer le loyer contesté, avec l’incertitude sur l’issue de sa démarche. »
Quant aux sanctions prévues en cas de non-respect avéré, elles restent modestes au regard des gains potentiels générés par les loyers excessifs. La loi prévoit une amende administrative pouvant atteindre 5 000 € pour une personne physique et 15 000 € pour une personne morale. Le bailleur peut également être contraint de rembourser au locataire le trop-perçu.
Pierre Concialdi, économiste à l’IRES (Institut de Recherches Économiques et Sociales), analyse : « Le calcul coût-bénéfice est souvent favorable au non-respect. Un propriétaire qui perçoit 200€ mensuels au-dessus du plafond engrange 2 400€ supplémentaires par an. Même en cas de sanction, rare en pratique, le jeu peut valoir la chandelle si le locataire reste plusieurs années sans contester. »
L’insuffisance des moyens dédiés au contrôle
Les organismes chargés de veiller au respect de l’encadrement souffrent d’un manque chronique de ressources. Les Directions Départementales de la Protection des Populations (DDPP), qui peuvent théoriquement prononcer des amendes administratives, disposent de très peu d’agents dédiés à cette mission face à l’ampleur du parc locatif concerné.
À Paris, où plus de 500 000 logements locatifs privés sont soumis à l’encadrement, moins d’une dizaine d’agents de la DDPP sont affectés au contrôle de cette réglementation. À Lille et Lyon, la situation est encore plus critique avec seulement 2 à 3 personnes mobilisables sur ces questions.
Cette disproportion entre l’étendue du marché à surveiller et les moyens disponibles conduit à une forme d’impunité de fait pour la grande majorité des contrevenants. Les contrôles se concentrent sur les cas les plus flagrants ou médiatisés, laissant prospérer un large spectre d’infractions de moindre ampleur mais plus nombreuses.
- Absence de contrôles systématiques et proactifs
- Méconnaissance des locataires sur leurs droits et les procédures
- Crainte des représailles limitant les signalements
- Procédures longues et complexes (18 à 24 mois en moyenne)
- Sanctions financières insuffisamment dissuasives
- Sous-effectif chronique des organismes de contrôle
Ces faiblesses systémiques expliquent en grande partie pourquoi l’encadrement des loyers, malgré son inscription dans la loi, peine à s’imposer comme une norme respectée sur le terrain. Elles créent un contexte où le non-respect apparaît comme un risque calculé plutôt qu’une infraction sérieuse, alimentant un cercle vicieux où l’impunité encourage de nouvelles transgressions.
Vers une évolution du cadre légal et des pratiques?
Face à l’ampleur du phénomène de non-respect de l’encadrement des loyers, diverses initiatives émergent pour renforcer l’efficacité du dispositif. Ces évolutions concernent tant le cadre légal que les moyens de contrôle et les pratiques des différents acteurs du marché locatif.
Renforcement des sanctions et simplification des recours
Plusieurs propositions législatives visent à durcir les sanctions contre les bailleurs récalcitrants. Un projet porté par des députés de différentes sensibilités politiques prévoit de porter les amendes administratives à 10 000€ pour les personnes physiques et 30 000€ pour les personnes morales en cas de dépassement significatif des plafonds autorisés.
La sénatrice Marie-Noëlle Lienemann, à l’origine d’une proposition de loi sur le sujet, défend une approche plus radicale : « Nous proposons que tout loyer manifestement abusif soit automatiquement réduit au niveau du loyer médian de référence, avec effet rétroactif sur toute la durée du bail. Le propriétaire devrait alors rembourser l’intégralité du trop-perçu, majoré d’intérêts légaux. »
En parallèle, des mesures de simplification des procédures sont envisagées pour faciliter les recours des locataires. L’idée d’un formulaire standardisé de contestation, disponible en ligne et à effet suspensif sur la partie contestée du loyer, gagne du terrain. De même, la création d’une plateforme numérique permettant de vérifier instantanément la conformité d’un loyer et de générer automatiquement un courrier de contestation est à l’étude dans plusieurs collectivités.
Innovations technologiques et transparence accrue
Le développement d’outils numériques représente un axe prometteur pour améliorer l’application de l’encadrement. La ville de Paris a lancé en 2021 une application mobile « Encadrement des loyers » permettant de calculer instantanément le loyer maximum applicable à un logement et de signaler les infractions.
Julien Damon, sociologue spécialiste des questions urbaines, analyse : « Ces outils numériques changent la donne en démocratisant l’accès à l’information. Un locataire peut désormais vérifier en quelques clics si son loyer est légal, là où auparavant il fallait naviguer dans des tableaux complexes et des formules de calcul obscures. »
Certaines associations militent pour aller plus loin avec la création d’un registre national des loyers, qui rendrait obligatoire la déclaration de tout nouveau contrat locatif. Ce système, déjà en place dans des pays comme la Suède ou l’Allemagne, permettrait un contrôle systématique et automatisé, sans dépendre de l’initiative des locataires.
L’économiste Pierre Madec, chercheur à l’OFCE, soutient cette approche : « Un registre des loyers offrirait une transparence totale sur le marché et rendrait possible un contrôle en amont plutôt qu’en aval. C’est un changement de paradigme : on passerait d’un système où l’infraction doit être détectée à un système où elle devient quasiment impossible. »
Responsabilisation des intermédiaires et certification
Une autre piste d’évolution concerne l’implication des professionnels de l’immobilier dans le respect de l’encadrement. Des propositions visent à renforcer la responsabilité des agents immobiliers et administrateurs de biens qui serviraient d’intermédiaires pour des locations non conformes.
Jean-Marc Torrollion, président de la FNAIM (Fédération Nationale de l’Immobilier), reconnaît cette responsabilité : « Les professionnels ont un rôle de conseil et de conformité à jouer. Nous travaillons sur une charte d’engagement qui prévoirait le refus de commercialiser des biens dont le loyer dépasserait manifestement les plafonds légaux. »
Ce mouvement s’accompagne d’initiatives de certification volontaire. À Lyon, un label « Loyer respectueux » a été lancé en 2022, permettant aux propriétaires vertueux de valoriser leur respect de la réglementation. Les logements labellisés bénéficient d’une visibilité accrue sur les plateformes partenaires et d’une médiation prioritaire en cas de litige.
Ces approches incitatives complètent le volet répressif en créant une dynamique positive autour du respect de la norme. Elles répondent à une demande croissante des locataires pour davantage de transparence et d’éthique dans leurs relations locatives.
- Renforcement des sanctions financières (jusqu’à 30 000€ pour les personnes morales)
- Simplification des procédures de contestation (formulaires standardisés, effet suspensif)
- Développement d’applications mobiles de vérification et signalement
- Projet de registre national des loyers pour un contrôle systématique
- Responsabilisation des intermédiaires professionnels
- Création de labels valorisant les propriétaires respectueux
Ces évolutions témoignent d’une prise de conscience : l’encadrement des loyers ne peut fonctionner par la seule force de la loi. Son efficacité dépend d’un écosystème complet associant contrôles rigoureux, procédures accessibles, incitations positives et transparence accrue. La question reste ouverte : ces ajustements suffiront-ils à transformer une mesure partiellement respectée en norme sociale acceptée par l’ensemble des acteurs du marché locatif?
Le bras de fer entre régulation et marché libre
Au-delà des aspects techniques et pratiques, le non-respect massif de l’encadrement des loyers révèle un affrontement plus profond entre deux visions de l’immobilier : celle qui le considère comme un bien marchand soumis aux lois du marché, et celle qui le voit comme un bien essentiel nécessitant une régulation forte pour garantir son accessibilité.
Les arguments des opposants à l’encadrement
Les détracteurs de l’encadrement des loyers, parmi lesquels figurent de nombreux propriétaires, investisseurs et certains économistes libéraux, avancent plusieurs arguments pour justifier leur opposition à cette mesure, voire leur non-respect délibéré.
Bernard Cadeau, ancien président du réseau ORPI, résume cette position : « L’encadrement des loyers traite le symptôme – des prix élevés – mais ignore la cause : l’insuffisance de l’offre face à la demande. En limitant artificiellement la rentabilité, on décourage la construction et la rénovation, aggravant à terme la pénurie. »
Cette analyse est partagée par Pierre Hautus, directeur de l’Union Nationale des Propriétaires Immobiliers (UNPI) : « Nos adhérents témoignent d’une réalité économique : avec des loyers encadrés qui ne suivent pas l’inflation des coûts d’entretien et des charges fiscales, de nombreux propriétaires voient leur rentabilité s’effondrer. Certains préfèrent vendre ou transformer leurs biens en locations saisonnières. »
Les opposants pointent également les effets pervers potentiels de la mesure : développement d’un marché noir, report des investissements vers des zones non régulées, ou dégradation progressive du parc immobilier faute d’incitation à la rénovation. Ils citent souvent l’exemple de Stockholm en Suède, où l’encadrement strict a contribué à créer des files d’attente de plusieurs années pour accéder à un logement dans le centre-ville.
Les défenseurs de la régulation et leurs arguments
À l’inverse, les partisans de l’encadrement des loyers, regroupant généralement associations de locataires, certains élus locaux et économistes interventionnistes, défendent la nécessité d’une intervention publique forte sur ce marché particulier.
Ian Brossat, adjoint au logement à la Mairie de Paris, argumente : « Le logement n’est pas un produit comme un autre. C’est un besoin fondamental, un droit. Laisser les prix s’envoler, c’est accepter l’exclusion des classes moyennes et populaires des centres urbains, avec des conséquences désastreuses sur la mixité sociale et l’équilibre territorial. »
Les défenseurs de l’encadrement s’appuient sur des études montrant que, contrairement aux prédictions catastrophistes, la mesure n’a pas entraîné d’effondrement de l’offre locative dans les zones concernées. Une analyse de l’Observatoire des Loyers de la région parisienne indique même une légère augmentation du nombre de biens mis en location à Paris depuis l’application du dispositif, accompagnée d’une modération de la hausse des loyers.
Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé Pierre, ajoute : « L’encadrement n’est pas une solution miracle, mais un outil nécessaire dans une boîte à outils plus large incluant la construction de logements sociaux et intermédiaires, la lutte contre la vacance, et la régulation des locations touristiques. Il permet de gagner du temps pendant que ces mesures structurelles produisent leurs effets. »
Vers un modèle hybride?
Face à cette opposition apparemment irréconciliable, des voix s’élèvent pour promouvoir une approche plus nuancée, reconnaissant à la fois la légitimité d’une régulation et la nécessité d’incitations économiques pour les propriétaires.
Christine Leconte, présidente du Conseil National de l’Ordre des Architectes, propose : « Plutôt qu’un encadrement uniforme, nous pourrions imaginer un système différencié selon l’effort écologique et qualitatif des propriétaires. Un logement très performant énergétiquement, accessible aux personnes à mobilité réduite, bénéficierait d’un plafond plus élevé qu’une passoire thermique. »
Cette approche conditionnelle de l’encadrement trouve un écho chez certains propriétaires comme Philippe Martin, membre du collectif « Propriétaires Solidaires » : « Je ne suis pas opposé à une limitation de ma rentabilité si elle s’inscrit dans un contrat social plus large, où mon effort est reconnu et compensé par d’autres avantages : simplification administrative, sécurisation contre les impayés, ou incitations fiscales ciblées. »
Des expérimentations dans ce sens existent déjà à travers des dispositifs comme le « Louer Abordable » (anciennement dispositif Cosse), qui offre des avantages fiscaux aux propriétaires acceptant de louer en-dessous des prix du marché à des ménages modestes. Ces approches contractuelles, basées sur le volontariat et l’incitation plutôt que la contrainte pure, pourraient constituer une voie médiane entre dérégulation complète et encadrement strict.
- Arguments contre l’encadrement : risque de contraction de l’offre, désinvestissement, marché noir
- Arguments pour l’encadrement : droit au logement, mixité sociale, modération des prix sans effondrement de l’offre
- Pistes de compromis : encadrement différencié selon la qualité des logements
- Approches contractuelles basées sur des incitations fiscales et garanties
Ce débat dépasse largement la simple question technique de la fixation des loyers pour toucher à des conceptions fondamentales de la société : quelle place pour le marché et la régulation? Quel équilibre entre droit de propriété et droit au logement? Quelle vision de la ville souhaitons-nous promouvoir? Le non-respect de l’encadrement des loyers apparaît ainsi comme le symptôme visible d’une tension plus profonde traversant notre rapport collectif au logement et à sa fonction sociale.
